Vie professionnelle : repartir à zéro n’est pas un échec ! - Image


Auteur : Tiphaine Ruppert | 08-11-2019 | Tags: Reconversion maroc Vie professionnelle Témoignages Changer d’emploi Se reconvertir

A 36 ans, Idriss, nouvellement Marrakchi, est un « reconverti » plutôt satisfait. Et pour cause : après la reprise de ses études en 2013, il parvient depuis deux ans à conjuguer sa passion et son travail. « J’ai toujours aimé le domaine de l’électronique, de l’informatique. C’est d’ailleurs la passion qui m’a motivé à persévérer dans mon changement d’orientation », relate-t-il.

En 2001, après son baccalauréat, Idriss étudie la biologie et l’électromécanique des systèmes automatisés. Avec ce bagage, plusieurs possibilités s’offrent à lui, dans l’enseignement ou l’industrie, mais aucune ne lui convient. « Ces choix étaient aléatoires », concède-t-il. Il tente alors sa chance sur le marché de l’emploi. Il gère d’abord un cyberespace, puis devient chauffeur de taxi, pendant deux ou trois ans, « mais là, c’était vraiment la galère ». C’est finalement son activité de vendeur de cyclomoteurs qui lui permettra de sauter le pas et de se diriger vers développement web. « Nous avions peu de clients dans la journée, alors j’ai commencé à m’autoformer. Ce job m’en a laissé le temps. »

Retrouver du sens et l’envie

A des milliers de kilomètres de là, Pauline, 32 ans, a récemment pris une décision similaire : changer de métier et devenir développeuse web à son compte. En attendant de trouver la formation adéquate, elle teste sa motivation en s’autoformant, elle aussi, via les nombreuses ressources en ligne.

Elle raconte : « Quand j’ai commencé mes études, j’ai suivi les conseils de mon entourage et j’ai cherché à m’orienter vers des métiers valorisés intellectuellement et qui recrutaient. C’est comme ça que j’ai fait une première année de sciences politiques, puis une licence de gestion car c’est un domaine généraliste et enfin, un master en management. Cette discipline ne m’a pas beaucoup plu. » Son cursus l’amène a travailler notamment avec des acteurs institutionnels, pour lesquels elles coordonnent différents projets aux moyens de « compétences un peu floues [...] Je voulais un vrai métier, un métier technique pour avoir plus de chance d’être utile ». Le code, qu’elle a brièvement expérimenté, s’impose peu à peu.

Pour Pauline, l’envie de se réorienter est le fruit de la combinaison de plusieurs facteurs, dont les principaux sont retrouver du sens et retrouver du temps. « Je travaillais huit heures par jour sur d’autres projets que mes projets personnels. Je me suis souvent retrouvée bloquée parce qu’il me manquait les informations. Pour les obtenir il me fallait toujours mobiliser un grand nombre de personnes, qui devaient faire de même de leur côté. Je me sentais à la fois frustrée de ne pas pouvoir réaliser mes projets personnels et coupable d’être payée à ne rien faire. Du coup, lorsque je le pouvais, je faisais beaucoup d’heures supplémentaires, d’une part parce que j’étais contente d’enfin pouvoir avancer et d’autre part pour déculpabiliser. »

Idriss, quant à lui, y a vu de meilleures perspectives d’avenir, « un plan B ». « J’ai vu que la demande en motocycles s’épuiserait et qu’il fallait voir à plus long terme. »

Patience et finances

Malgré la sérénité ou la satisfaction qu’apporte une telle décision, la reconversion n’est pas un long fleuve tranquille. « Quand j’ai repris mon apprentissage, en cours du soir, quatre jours sur sept, la situation était parfois compliquée à gérer. Je passais beaucoup de temps devant mon ordinateur car je poursuivais en parallèle l’autoformation, les cours n’étant pas suffisants ni très adaptés aux demandes du marché de l’emploi », indique Idriss. De plus, au départ sa famille ne le soutient pas : « Ils étaient inquiets, se demandaient à quoi cela allait bien pouvoir me servir, ce qu’il se passerait après… Et généralement, les gens ne croient pas tellement à l’informatique », ironise-t-il. C’est compter sans le critère financier. A l’Institut spécialisé des technologies appliquées, organisme public, les cours du soir sont payants : « 750 dh par mois pendant trois ans, ce n’est pas rien », même si certains dispositifs permettent à un très petit nombre de stagiaires, comme lui, d’être exonérés d’une partie des frais. « Quand on a la responsabilité d’une famille, d’un enfant, se reconvertir est un risque, il faut le sécuriser. »

L’exemple de Pauline le confirme. Les allocations chômages françaises dont elle bénéficie toujours au bout de dix-huit mois représente un filet de sécurité et lui ont permis de quitter son emploi pour se consacrer à sa nouvelle démarche. « Je n’étais pas en capacité d’entamer une reconversion sans arrêter de travailler », mais « comme mes allocations ne sont pas éternelles […] l’idée est de profiter de ce temps libre pour me reconvertir dans un métier qui gagne suffisamment bien pour pouvoir travailler à temps partiel et garder un peu de cette qualité de vie retrouvée […] J’ai la chance de m’orienter vers un métier en tension et de pouvoir, ainsi, me faire financer une formation. »

Oser le risque

A ce stade, aucun d’eux ne regrette son choix. « Je me lève motivé, surtout lorsque je suis face à de nouveaux challenges » et « le week-end, je peux profiter de mes enfants », s’enthousiasme Idriss, qui a désormais le soutien de son entourage. « En fait j’ai commencé à avoir une vie normale, avec un rythme normal », constate avec plaisir Pauline, qui goûte aux joies du temps libre. « Si tu as une passion, essaye d’en faire ton métier… C’est ce que conseillent les experts. C’est plus rentable et moins stressant. Mais je pense que les mentalités n’ont pas encore changé. Je ne connais qu’une personne qui souhaite se reconvertir, les autres n’osent pas prendre le risque du changement même s’ils ne sont pas satisfaits de leur emploi. » Chez les cadres, en revanche, la tendance à la reconversion semble plus avancée : une enquête du cabinet ReKrute auprès de 1320 cadres, parue en octobre 2019, indique que 43 % se disent tout à fait près à prendre un nouveau départ professionnel, dont une large majorité dans la catégorie 25-44 ans.

Paroles d’experts

Ikhlass Ferrane, fondatrice de Iprogress, cabinet de coaching à Marrakech

« Changer de métier n’est pas une mince affaire. Elle met en jeu notre capacité à s’adapter, notre vision et projection future et notre volonté d’entreprendre de nouvelles actions […] Il est clair que [ce] phénomène est également présent au Maroc, mais sous une autre forme [qu’en France]. Il est plutôt associé au facteur opportunité. D’ailleurs, de plus en plus de nos clients basculent de la sécurité du salariat à la prise de risque du monde du business. La tranche des 30-40 sollicite beaucoup le changement, surtout en entreprise.

[…] Dans la majorité des demandes de coaching professionnel, le questionnement se porte sur l’intérêt du métier, la motivation qui lui est associée et la progression. Cela reflète le besoin de nos clients de s’assurer que ce qu’ils font leur correspond.

[…] Pour les accompagner, nous proposons de [les aider] à clarifier leur vision sur la réalité de leur personnalité. Une fois la conscience de soi-même développée, le choix de se reconvertir ou de continuer leur métier est plus simple. Bien évidemment, le cas échéant, la poursuite du métier se fait autrement… Ce que nous considérons également comme une reconversion et un redéploiement des compétences. »

Chloé Schemoul, auteur du « Manuel de l’Affranchi, les étapes à suivre pour une réorientation professionnelle réussie » [éd. Marabout]

« A travers les interrogatoires menés pour mon livre, j’ai cerné quatre « profils types » [de candidats à la reconversion] – les déçus, les fourvoyés, les passionnés et le butineurs. J’ai aussi identifié quatre types de déclencheurs :

Le sentiment d’être en décalage, de ne pas appartenir au monde professionnel dans lequel on évolue.

Le ras-le-bol, généralement l'étape suivant, si on n'a pas réagit à temps. Il est lié à la notion de burn-out.

L'opportunité : une proposition pour être recruté ailleurs est un déclencheur possible de la reconversion – quoique rare. Un licenciement est un aussi, c'est l'occasion de réfléchir à une nouvelle vie professionnelle.

L’appel de la passion : à l'occasion d'une rencontre, d'un événement ou même d'une lecture, on se sent attiré par une autre activité.

[…] Chacun recherche des choses différentes, bien sûr, mais la tendance commune est qu'on n'a jamais été aussi exigeants, intransigeants et impatients d’atteindre nos objectifs. [Les concernant], j’ai noté une nette augmentation de l'envie d'être aligné à ses valeurs et, notamment, d'avoir un métier utile pour la société, la planète ou pour autrui. J’ai quatre conseils qui sont les quatre étapes de la méthode, simple comme A, B, C, (et D), du « Manuel de l'Affranchi » :

Arrêter de faire l'autruche en comprenant ce qu’on ressent et comment on en est arrivé là.

Bâtir sa confiance en soi en se réappropriant sa définition d'une vie professionnelle réussie et en se confrontant à ses peurs.

Choisir son nouveau métier en faisant autant appel à son intuition qu'à sa raison, et autant que possible à l'expérimentation.

Devenir un Affranchi en se préparant en termes de compétences, d'environnement, mais aussi de maîtrise du regard extérieur. »