Les blogueurs marocains influencent-ils vraiment leurs communautés ? - Image


Auteur : Tiphaine Ruppert | 09-03-2020

Internet n’a de cesse de démocratiser la parole et de faire émerger de nouveaux « experts », les influenceurs. Hier, avec les premiers blogs, parfois véritables tribunes dont le contenu était rédigé sous pseudonyme, aujourd’hui avec les chaînes beauté, histoire, mode ou sciences. 

De YouTube à Instagram, images et noms sont devenus des marques à part entière. Tout le monde a désormais la capacité technologique de rassembler une communauté avide de conseils, d’astuces ou d’opinion pour faire entendre sa voix.

Qu’en est-il au Maroc ? A quoi ressemble la blogosphère et influence-t-elle vraiment les Marocains dans leur quotidien ?

Micro-influenceurs et micro-communautés

Une enquête menée en 2019 par l’agence casablancaise Thenext.Click, portant sur un millier de comptes Instagram avec une audience majoritairement marocaine, témoigne de la prédominance des micro-influenceurs. Ces derniers fédèrent des communautés de 5 à 20K abonnés et représentent 28 % des comptes étudiés.

2020, pourrait même être l’année des nano-influenceurs.

Plus largement, 62 % des comptes passés au crible concernent des audiences de moins de 100K.

Pour autant, les comptes de célébrités (plus de 1 million d’abonnés), qui ne constituent que 10 % du panel, attirent à eux seuls 68 % des 185 millions d’abonnés cumulés.

Les femmes représentent 51 % des profils observés, contre 33 % pour les hommes. Paradoxalement, le nombre d’abonnés est équivalent.

Les comptes communautaires constituent 15 % de l’échantillon.

L’arabe reste la langue majoritairement utilisée et devance l’anglais et le français.

Style de vie, mode et musique en tête des sujets traités

La thématique style de vie est la plus fréquemment relayée (33 % des sondés), loin devant la mode (14%), la musique (11%) et le sport (7%), toute taille de compte confondue.

En queue de peloton : la technologie, le gaming, la religion, le social et l’humour avec respectivement 0,17 %.

Toutefois, cette tendance s’inverse presque concernant le taux d’engagement moyen. Ainsi, les comptes consacrés à la religion, avec plus de 27 %, le gaming, la photographie et le développement personnel caracolent en tête. Le style de vie, la mode et la musique se retrouvent milieu de tableau, quant à la nourriture elle ferme la marche.

Lorsqu’il s’agit du nombre d’abonnés, la catégorie musique arrive en tête avec près de 45 % des abonnés cumulés lors de l’enquête.

Impact plutôt qu’influence

Pour Anas Filali (1), l’un des pionniers du blogging au Maroc, le terme influenceur est galvaudé. « On) émet un avis que les gens prennent ou ne prennent pas. De là dire qu’on les influence... Je trouve le terme un peu prétentieux. »

Il ne nie pourtant pas l’impact de certaines prises de position, comme en 2010 contre la cherté des communications téléphoniques, conduisant à une journée sans téléphone portable, et plus récemment au boycott contre les marques Centrale Danone, Afriquia et Sidi Ali.

Il estime cependant qu’aujourd’hui, « les influenceurs des réseaux sociaux ne peuvent revendiquer qu’une seule chose : générer de la visibilité pour les marques ». À savoir si cela se traduit en acte commercial, « ça c’est autre chose, l’internaute marocain n’est pas idiot ».

Loin de rejouer la bataille des Anciens contre les Modernes, Anas Filali salue l’ouverture des canaux d’expression. « Qu’il y ait du contenu que l’on pourrait qualifier de basique, voire parfois de ridicule, ne me dérange pas, il y en a toujours eu sauf qu’internet le rend plus visible […] De plus, cette même audience peut tout à fait suivre aussi un contenu très sérieux, très scientifique, très utile s’il est bien packagé. »

Mieux valoriser le contenu sérieux

Selon lui, le véritable problème réside dans :

•    La difficulté pour des contenus plus sérieux à adopter des codes plus « racoleurs » afin de capter des parts d’audience,

•    L’étanchéité entre les réseaux sociaux et d’autres médias plus crédibles comme la télévision, privant ainsi les influenceurs marocains de « l’effet démultiplicateur » des médias de masse traditionnels,

•    Le découragement des créateurs de contenus dits propres face à « un certain kardashianisme à la marocaine ».

Il ajoute : « On ne peut plus attendre un lecteur idéal, plus intelligent que les autres, qui viendrait liker ses publications. Le mode de consommation change partout dans le monde, le journalisme et la chronique sérieuse ont du mal à s’adapter. D’autres [types de contenus, d’autres acteurs] ont naturellement pris le dessus ».

Une influence sur la vie quotidienne

Toufiq, la trentaine, passe 20 à 30 minutes chaque jour devant des chaînes YouTube. S’il est friand d’humour et de high-tech, il confie regarder aussi un peu de « médiocratie », c’est à dire « des contenus qui visent à chercher des followers sans proposer de réelle information, comme les routines par exemple ».

Est-ce que ce qu’il regarde l’influence ? Il estime que oui, « surtout les reviews gratuites que certains vlogueurs mettent en ligne concernant certains produits ». Il ajoute : « Logiquement parlant, je suppose que [tous ces contenus] change[nt] la société, mais je ne pense pas que l’on puisse s’en apercevoir [à court terme], vu que ces vidéos ne dépassent pas en moyenne, 100 000 vues ».

Fatima et Hajar*, étudiantes, considèrent elles aussi que les vidéos qu’elles regardent les influencent.

« Je m’intéresse surtout à l’économie et à la motivation […] Les idées proposées par ces gens m’influencent positivement, cela m’aide à progresser au niveau intellectuel et personnel. Cela m’aide à construire une connaissance utile », détaille Fatima, qui a tendance à regarder plutôt des Youtubeurs étrangers.

Hajar, elle, suit à la fois des chaînes beauté, humour, décoration, mode… Elle dit : « Tout ça m’influence beaucoup dans ma vie quotidienne car j’ai appris beaucoup de choses qui me facilite mon quotidien ».

A l’inverse, Fatimezhra et Meriem* ne sont pas très connectées sur les chaînes YouTube. Toutes deux trouvent que les contenus se ressemblent trop, sont trop peu innovants et pas suffisamment approfondis.

Quant à se laisser influencer, Fatimezhra préfère plutôt découvrir du contenu objectif, informationnel qui la mène à « adopter  sa  propre opinion » et à développer son esprit critique.

Reda Asrir, la vie marocaine comme inspiration

ikhlass FerraneAvec 95K abonnés sur sa chaîne YouTube, Reda Asrir fait partie de ces micro-blogueurs marocains qui tentent leur chance sur internet.

Son créneau : la caricature de scènes de la vie quotidienne. Il pioche dans les personnages tels que la maîtresse de maison ou encore le jeune père de famille qui doit choisir un prénom à son enfant, et les croque avec humour.

Comme quoi l’influenceur est forcément un peu aussi influencé !

Pour le jeune homme, présent sur le réseau social depuis seulement quelques mois, être un influenceur c’est « avoir un bon message dans la vie et essayer de le partager avec des gens attirés par mon concept pour qu’ils en bénéficient aussi ». Mais pour l’heure, « je ne me considère pas comme un influenceur, je suis encore loin de mes objectifs et de la communauté visée ».

Aujourd’hui, sa satisfaction dit-il, est avant tout personnelle car sa démarche répond au besoin de s’exprimer et de partager les idées qu’il mûrit depuis longtemps, mais aussi de « voir sourire les gens quand ils regardent mes vidéos ».