Le rôle de l’entrepreneuriat social est de trouver la solution adéquate - Image

Crédit : MIT (Tiphaine Ruppert-Abbadi)


Auteur : Tiphaine Ruppert | 15-10-2019

Houda Bouarir, quelle définition pouvez-vous nous donner de l’entrepreneuriat social (ES) au Maroc, au regard de ce qui existe dans d’autres régions du monde ?

Houda Bouarir

Hauda
  • Age : 28 ans
  • Activités : consultante en ES et coach en entrepreneuriat, elles aussi membre de plusieurs organismes actifs dans le domaine économique.
  • Études : Licence universitaire en gestion des entreprises, master de recherche en management des organisations sociales, actuellement en cours de doctorat sur le thème de l’entrepreneuriat.
  • Pourquoi l’ES : « Parce que ce modèle peut nous permettre de créer de la valeur humaine et de lutter contre la précarité, l’injustice et toute forme d’exclusion sociale. Il faut continuer dans cette voie ! »

Houda Bouarir : « Au niveau international, on distingue en général deux approches : américaine et européenne. Aux États-Unis, l’accent est mis sur la figure de l’entrepreneur en tant qu’acteur de changement. Le modèle européen, lui, se focalise plutôt sur certains principes spécifiques à l’ES (une lucrativité encadrée, la finalité sociale et environnementale, la diversification des ressources et financements, une gouvernance participative).  
Au Maroc, l’ES répond bien sûr à cette même nécessité de rechercher de solutions innovantes à une problématique sociale, mais je dirais que nous sommes en quête de notre propre modèle. »

Actuellement, au Maroc, l’ES n’est encadré par aucun statut. Est-ce un frein au développement d’entreprises à caractère sociale ?

H.B. : « Aujourd’hui, l’absence de statut est une problématique. Elle génère un manque de clarté. Sans statut, il reste difficile d’expliquer ce qui est une mission sociale ou non, ce qui peut bénéficier de subventions, de fonds, de partenariats – comme cela a été le cas lors de la création du statut de la coopérative et qui a encouragé la création d’entités.
L’absence de statut nous prive également de données statistiques. On ne peut pas dire précisément combien d’entreprises sociales se créent aujourd’hui au Maroc ni valoriser la contribution de l’ES à l’économie marocaine, donc oui, cette situation est un frein. 
Néanmoins, le Maroc avance. L’État a mis plusieurs mesures en place pour promouvoir l’ES, aboutissant au dépôt d’un projet de loi. Pour moi, la création de ce statut n’est qu’une question de temps. »

Dans quels secteurs l’émergence de l’entrepreneuriat social est-elle la plus palpable ?

H. B. : « L’ES est présent dans tous les secteurs, de la santé à l’agriculture, en passant par l’éducation, c’est l’une de ses particularités. Néanmoins, à travers les entreprises et les porteurs de projets que j’accompagne, j’ai pu remarquer une créativité certaine dans le domaine de l’innovation, du digital, dont peut pleinement profiter l’ES. 
Je constate par exemple que l’on est en train d’exploiter les nouvelles technologies pour répondre à des besoins de premières nécessité pour des gens qui n’ont pas accès à l’eau, à l’électricité, etc. J’ai assisté dernièrement au projet d’une jeune ingénieure, entrepreneuse sociale, qui a imaginé un équipement pouvant garder un produit à une température fraîche pendant plusieurs heures. C’est très utile pour les gens malades, comme les diabétiques. Il existe aussi des applications créées par des médecins dans le but d’aider les patients isolés géographiquement. 
Quand on progresse dans un domaine, on fait avancer l’autre et vice-versa. Il y a vraiment une complémentarité entre le monde digital et celui de l’ES. »

Qu’en est-il du lien entre ES et éducation ?

H. B. : « Le problème de l’éducation est primordial, c’est la base, d’autant que lorsque l’on s’implique dans l’ES, on se trouve souvent au contact de populations qui n’ont pas les moyens. L’un des principes de l’ES est d’apprendre à gagner de l’argent par soi-même, tout en préservant sa dignité. La sensibilisation à travers l’éducation peut permettre aux jeunes de se forger un profil adéquat pour sortir de la situation de précarité dans laquelle ils se trouvent.
Les familles qui le peuvent investissent dans le secteur privé afin de préserver le meilleur pour leurs enfants, et c’est normal, mais il y aussi, de l’autre côté, une population qui n’a pas les moyens de suivre la privatisation, notamment de l’école primaire. Or, selon moi, toute personne a droit à une éducation primaire, cela doit être accessible pour tout le monde. 
Le rôle de l’entrepreneuriat social aujourd’hui, c’est celui du partenaire, pour l’État mais aussi les associations, qui cherchent à faciliter la scolarisation. Ce sont par exemple les cités d’étudiants, construites à proximité des écoles publiques afin d’éviter de longs trajets quotidiens, qui font parfois l’objet de partenariats public-privé, ou encore le transport scolaire qui peut être financé par de grosses sociétés. Celles-ci prennent aussi conscience qu’elles doivent contribuer au développement territorial. »

Pour vous, l’ES est-il « le » modèle d’avenir au Maroc ?

H. B. : « On ne peut pas dire le contraire, c’est une voie de développement pour le Maroc. Aujourd’hui, nous sommes face à un taux de chômage élevé, des problématiques sociales importantes, un manque de perspectives d’avenir qui le rendent nécessaire. D’ailleurs, à l’origine, aux États-Unis, au Canada et même en France, l’ES était une réponse à l’incapacité des États à résoudre les problématiques sociales et les inégalités. C’est à ce moment que l’on a commencé à parler d’ES et c’est le cas du Maroc aujourd’hui. 
Selon moi, l’ES a vraiment un rôle à jouer dans le nouveau modèle de développement économique car il créé des emplois, des activités génératrices de revenu…

L’ES a donc joué le rôle de palliatif face aux crises sociales. Cela ne signifie-t-il pas l’échec des États sur cette question ?

H. B. : « Je ne le pense pas du tout. Je vais utiliser une métaphore, celle d’un couple qui fait un premier enfant. La maman s’en occupe seule et elle assure mais au troisième enfant, cela devient plus difficile au quotidien. Elle poursuit ses efforts mais elle a besoin de l’aide de son partenaire, son mari. C’est exactement cela : l’État est la maman et l’ES (ainsi que la société civile) représente le partenaire. »

Pour conclure, de quoi l’ES a-t-il besoin pour prendre son plein essor au Maroc ?

H. B. : « L’ES a besoin d’un statut, de vulgarisation pour faire comprendre aux gens la démarche, mais aussi d’accompagnement. Monter une entreprise, sociale ou non, c’est la solitude, c’est le risque. Les entrepreneurs ont besoin de solidarité et d’être rassurés. »